Cachez cette morale !

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Cachez cette morale !

Cachez cette morale que je ne saurais voirLes abolitionnistes sont-ils des moralisateurs conservateurs ? Ne constituent-ils finalement qu’une catégorie de « réacs » rechignant à avancer au rythme du libéralisme mondial ? Le débat sur la prostitution met en lumière différentes conceptions du monde, conceptions souvent caricaturales lorsqu’elles concernent le projet abolitionniste.

L’argument selon lequel les individus souhaitant abolir la prostitution sont empreints au mieux d’un fort paternalisme et au pire d’une dévorante morale religieuse visant à réduire les libertés individuelles est récurrent. On peut évidemment qualifier la position abolitionniste de « morale », usant de ce terme comme d’un gros mot offensant. Mais en quoi le fait d’être moral est-il répréhensible ? L’être humain est doué de raison, certes, mais aussi d’affects ; il est un animal social, mais aussi moral (cf. Rousseau). Toutes les constructions culturelles que l’être humain a mises en place pour bâtir son univers sont issues de ce mélange. C’est donc une posture morale que de vouloir conserver l’intimité du corps humain hors de tout rapport marchand. Mais c’est aussi une posture morale que de vouloir faire en sorte que tout soit achetable, y compris le corps humain.

Liberté, égalité... adelphité
Malgré la devise française qui les associe, liberté et égalité sont deux notions difficiles à faire cohabiter ; dès lors que l’une prend de l’ampleur, l’autre tend à s’affaisser. Ainsi, vouloir créer un monde de pure liberté est une utopie omettant de penser les inégalités inhérentes aux individus, qui seraient exacerbées dans un tel contexte. La liberté de disposer totalement de son corps ne signifie pas une disparition de la morale ; liberté et morale ne sont en aucun cas exclusives l’une de l’autre. Au contraire, penser que tout doit être achetable n’est qu’une autre posture morale, fortement imprégnée des valeurs du libéralisme marchand.

Les deux positions sont donc morales. Cependant, seule la position des abolitionnistes est qualifiée comme telle. Pourquoi ? Parce qu’ici, le terme de « morale » est utilisé de manière à faire référence à un ordre autoritaire, visant à oppresser les individus en leur imposant des normes rigides quant à leur manière de vivre, et plus spécifiquement à leur sexualité. Les « pro-prostitution » utilisent cette déviation de sens pour laisser entendre que les abolitionnistes sont des censeurs raides et inflexibles, des ennemis de la liberté, totem suprême à défendre jusque dans ses plus lointaines acceptions. Qui donc peut désirer être un ennemi objectif de la liberté, mis à part le plus détestable des tyrans ?

Prôner l’abolition de la prostitution n’est pas une volonté de revenir à une morale religieuse dont il est, de toute manière, difficile - voire illusoire, en tant que part de notre histoire - de s’extirper. En réalité, il est ici question d’effectuer un choix, qui sera d’ordre moral pour partie, quels qu’en soient les aboutissants. L’interrogation réelle dans la question de la prostitution est la suivante : de quelle société voulons-nous ?

Les défenseurs de la prostitution, purs produits de la société de consommation
A l’heure du libéralisme et de la société de consommation, rien ne semble plus important que de pouvoir être maître de son propre corps pour pouvoir jouir à tout moment et sans entrave, comme l’a montré, en particulier, Jean Baudrillard : « Le corps réapproprié ne l’est pas selon les finalités autonomes du sujet mais selon un principe normatif de jouissance et de rentabilité hédoniste selon une contrainte d’instrumentalité directement indexée sur le code et les normes d’une société de production et de consommation dirigée » (La société de consommation, Denoël, 1970, p.204).

La volonté d’officialisation de la prostitution s’inscrit précisément dans cette démarche. Il s’agit de permettre aux consommateurs de pouvoir acquérir en toute quiétude une satisfaction sexuelle immédiate et détachée de toute obligation. Les justifications des clients en témoignent : « On ne s’implique pas. Disons qu’il n’y a pas besoin de s’engager. Y’a pas la tête, y’a rien, c’est le sexe pour le sexe (…) » (cité par C. Legardinier et S. Bouamama, Les clients de la prostitution : l’enquête, La Renaissance, Paris, 2006).
Les clients ramènent donc les personnes prostituées à l’état d’objets dont ils peuvent disposer comme d’un bien de consommation. Ils travaillent pour gagner leur vie et estiment de ce fait légitime de dépenser leur argent pour combler leurs moindres désirs, quels qu’ils soient. Ils partent également du principe que chacun fait ses choix de vie : si les personnes se prostituent, c’est qu’elles le veulent bien. Toutes autres explications – déterminismes sociaux, contingences matérielles et économiques, vulnérabilités, expositions prématurées à la sexualité, autant d’éléments susceptibles d’amener à la prostitution – ne sont pas évoqués. De plus, comme dit l’un d’entre eux, reflétant parfaitement cette idéologie : « Aujourd’hui, tout s’achète ! ». Le ton est donné.

La liberté dans l’aliénation
Ainsi, Monsieur pourra se livrer à des pratiques sexuelles qu’il aurait honte de demander à Madame. Monsieur pourra aussi avoir un rapport sexuel avec un ou une jeune prostitué(e) avant de rentrer passer le week-end en famille. Et tout cela sans avoir à entretenir la moindre relation interpersonnelle avec l’individu-objet acheté. Ceci évite tous les tracas d’une maîtresse, tout comme les dépenses (argument des prostituées et des clients), la perte de temps (argument des clients), et la mauvaise conscience (étouffée dans l’acte du paiement). Et après tout, pourquoi pas ? Car dans cette logique, au nom de la liberté, tout doit être achetable. Pourquoi l’être humain ferait-il exception ?
« Quand je mange un bifteck, je ne me demande pas si la vache a souffert », explique un client lorsqu’on lui demande s’il ne craint pas d’exploiter une victime de la traite (dans le documentaire Les Clients, H. Dubois / E. Brunet). Ceci est une attitude courante chez ce type d’individus. En effet, un des principaux points communs des clients est qu’ils placent la réalisation immédiate de leurs désirs avant toutes considérations empathiques vis-à-vis des personnes prostituées. Et ce, même quand l’état de délabrement physique et/ou psychique de ces dernières est évident.
Pour tirer le meilleur profit de cette indifférence morale du client et dans la mesure où ils pensent véritablement que tout est vendable, les individus « pro-prostitution » ne devraient condamner ni les réseaux organisés, ni la vente d’enfants, car, finalement, ce n’est qu’un autre type de vente. Ici, l’idée de consentement n’est pas pertinente : demande-t-on à une chaise si elle accepte d’être vendue pour que l’on s’assoie dessus ? Non.

L’illusion du « libre choix »
Si ces individus ne vont pas au bout de ce raisonnement, en introduisant notamment le concept de « libre choix » dans leur argumentation, c’est précisément parce qu’ils sont bien conscients que le corps humain ne peut pas être traité comme un vulgaire objet. Tout n’est pas vendable, n’en déplaise à ces personnes, comme le démontre leur propre justification.
Se poser en défenseur de la liberté de disposer de son corps, dans la droite ligne des combats féministes des années 1960, et plus généralement de la liberté tout court permet donc à ces individus de se placer du côté des « justes causes ». Pourtant, cette position ne tient aucunement compte des déterminismes pétrissant l’individu et dont ce dernier n’a souvent même pas conscience lui même. En réalité, cela revient, ni plus ni moins, à prôner une aliénation encore plus grande de l’être humain, consistant à le laisser être un esclave s’il exprime « librement » le désir de l’être.
Plus l’être humain est libre, plus la tentation est grande pour lui de retourner à un état de servitude, confortable car porteur d’une identité circonscrite et facile à épouser. Ainsi, comme le note Aimé Césaire, il est bien plus difficile d’être libre que d’être esclave. Accepter volontairement d’être esclave permet d’accéder à un ersatz de liberté dans la mesure où l’individu n’a plus à se questionner sur son identité réelle, se contentant d’obéir à ce qu’on lui ordonne d’être. Laisser des individus devenir esclaves au nom de leur liberté à choisir de l’être relève ainsi de la plus pure arnaque idéologique.

CT 

  Cette newsletter a été réalisée avec le soutien du Conseil Régional d'Ile de France

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