Visages de la prostitution

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Visages de la prostitution

Quelques extraits de deux conférences données par Yves Charpenel, président de la Fondation Scelles, en octobre et février dernier, à Paris, Mairies des 7e et 10e arrondissements.

Ces derniers mois, la prostitution a fait la une des médias : de Zahia et l'équipe de France de football, au Carlton de Lille et ses liens avec le monde de la politique et des affaires, sans oublier le procès de Dodo la Saumure, le « bon père de famille » de la prostitution...
 

La prostitution est une réalité complexe et difficile à mesurer. Il n'y a pas une prostitution, mais des prostitutions. Vous trouvez toujours des prostituées dites « à l'ancienne » qu'on peut apercevoir dans les rues, dans les bois. Mais elles ne sont plus très nombreuses. La prostitution se développe aujourd'hui dans des établissements fermés et sur Internet, avec des prostituées « occasionnelles ». On dit qu'il y a des « escort-girls », mot moderne pour dire « call-girls »...

Par ma double expérience de magistrat du siège et du Parquet, par mon activité au sein d'associations qui luttent contre l'exploitation sexuelle dans le monde, j'ai été confronté à une multitude d'affaires de prostitution et de proxénétisme. A travers ces différentes réalités, je voudrais mettre en avant quelques traits communs à ce phénomène.


Violence

Nous sommes face à une grande criminalité insolente, qui a intérêt à banaliser son action et à la présenter comme une activité de personnes libres et consentantes. Mais la réalité, c'est un monde d'extrême violence. Le parcours d'une personne prostituée à Paris est toujours le même : une femme, très jeune, vendue la plupart du temps par sa famille, va passer par ce que les trafiquants appellent « un circuit de dressage ». On la viole, on la drogue, puis, on la fait tourner inlassablement...

 

Nous suivons depuis quelques années une jeune femme serbe. Elle a été vendue par sa famille, revendue douze fois à des groupes criminels, avortée trois fois, blessée de 25 coups de cutter, parce qu'elle s'était rebellée contre ses protecteurs.

 

La violence de la prostitution prend de multiples visages : violence du client qui paie et en veut pour son argent, violence de celui qui « protège »; violence de l'argent, violence psychologique... Aujourd'hui, une des violences ultimes pratiquées sur les femmes prostituées, c'est de faire en sorte qu'elles aient des enfants. Cela donne aux proxénètes un moyen de pression supplémentaire.

On dit : « Il leur suffirait d'aller au poste de police et de dénoncer leurs proxénètes ». Mais, lorsque l'on est passée par un circuit de dressage, que l'on sait que sa vie est en danger, que l'on doit rembourser les 60 000 € du « ticket pour l'enfer », ce n'est pas si simple. C'est la violence qui explique le silence des personnes prostituées. On dit : « Les prostituées aiment ça, autrement elles ne le feraient pas ! ». On les tient par la violence, la menace sur les familles, par le « juju » (rite vaudou), par la dette... Ces femmes sont dans la peur, peur des proxénètes, peur des clients, peur des autorités.


Vulnérabilité

La vulnérabilité est, à 99,99%, la réalité des personnes prostituées. Dans les 600 affaires traitées en France chaque année, plus de 90 % des personnes sont sous contrainte, contrôlées par des proxénètes. La vulnérabilité empêche les personnes prostituées de se révolter et assure la domination du proxénète comme celle du client.

 

La plupart des personnes prostituées viennent des zones les plus démunies de la planète. Elles sont sans argent, en situation irrégulière, souvent non francophones... On a ainsi la certitude qu'elles ne pourront pas nouer des contacts, qu'elles n'iront pas voir la police. Les femmes chinoises, par exemple, arrivent avec des papiers réguliers, une promesse d'embauche, une dette de 60 à 70 000 euros. On leur fait vite comprendre qu'elles ne pourront pas rembourser cette dette. On exerce des pressions pour qu'elles se prostituent. Après les marcheuses, les salons de karaoké, avec une clientèle chinoise, comme en Chine, deviennent la nouvelle tendance. Tout se passe en circuit fermé. Pas de publicité, rien de visible !

 

Le marché de la prostitution ne fonctionne que par l'exploitation de la vulnérabilité, avec un cynisme sans limite. On exploite les femmes, les enfants. On exploite aussi les personnes handicapées. Voici quatre ans, une filière de prostitution de jeunes Roumains sourds et muets a été démantelée à Paris. Les proxénètes les recrutaient dans des asiles en Roumanie, pour une clientèle spécifique.


Vénalité

Si cette exploitation existe, c'est pour une raison d'argent : la prostitution est un marché qui rapporte ! On estime qu'une jeune Chinoise ou Roumaine, dans un salon de massage parisien, rapporte 150 000 € à ses trafiquants. Cela représente beaucoup d'argent pour un investissement limité : on va corrompre un fonctionnaire dans le pays d'origine pour obtenir des papiers, héberger et nourrir les personnes dans des squats, avant de les vendre.

 

Quelques exemples de cette réalité vénale : le Bois de Boulogne d'abord, qui est devenu un secteur d'activité privilégié des trafiquants. Deux gangs roumains se sont partagés le territoire. Nous avons arrêté le leader du secteur nord, spécialisé dans la prostitution de jeunes travestis équatoriens. Le secteur sud est tenu par un autre gang roumain qui vend des jeunes femmes de l'Est, la plupart mineures. Les deux zones travaillaient en bonne intelligence jusqu'à ce que la police démantèle la zone nord. Le gang du Sud en a alors profité pour réinvestir le Nord. Il s'en est suivi une « guerre », les Equatoriens cherchant à reprendre leur territoire.

 

Autre exemple révélateur : l'affaire du Carlton de Cannes. Voici trois ans, la police a reçu la plainte d'une jeune femme vénézuélienne. Mannequin à Caracas, elle avait été sélectionnée pour suivre une école de mannequinat à Beyrouth. En fait, elle s'est retrouvée dans le monde de la drogue et de la prostitution : elle a été obligée de figurer dans un catalogue de jeunes femmes pour clients fortunés. C'est lors d'un showroom au Carlton pendant le festival, qu'elle a été remarquée par un des fils de Khadafi pour égayer ses soirées sur son yacht. Sa plainte a permis de démanteler un réseau international de Libanais, Français, Italiens et Vénézuéliens. Les clients payaient 45 000 euros pour sa « compagnie ».

 

Dans le langage de la prostitution, les femmes sont des « paquets » ou des « valises » que l'on déplace selon les besoins (salon, événement sportif...). Il existe de véritables « tour-operators du sexe », liés aux groupes criminels. On leur annonce : « Il y a une session au Parlement européen dans 15 jours, j'ai besoin de 50 valises ». On contacte les maisons officielles d'Espagne via internet, et on demande 50 personnes tout de suite. On fournit les billets, les passeports, et on va passer 15 jours dans les hôtels de Strasbourg. Les personnes prostituées voyagent tout le temps (elles sont à Paris de trois à six mois maximum). Mais pour elles, c'est la même violence partout, à Paris comme à Amsterdam, quel que soit le contexte...

 

Les sites de la Fondation

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