Le géant indien

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Le géant indien

En mai dernier, Hillary Clinton débutait son voyage officiel en Inde par une rencontre avec des femmes victimes de trafic sexuel à Calcutta. C'était un signal fort envoyé au gouvernement. La Secrétaire d'Etat a alors souligné le paradoxe indien : il est inquiétant que le trafic d'êtres humains persiste au moment où le pays connaît un boom économique.

L'Inde : 1,1 milliard d'habitants sur un territoire de près de 3 millions de km2 ; officiellement 3 millions de personnes prostituées mais près de 10 millions selon les associations. Au pays de la démesure, la prostitution est bien présente et appelée à se développer encore. En effet, le déséquilibre du sex-ratio, à savoir le déséquilibre des naissances entre filles et garçons, majoritaires, fait que les hommes des futures générations seront de plus en plus souvent célibataires et donc en demande de femmes, prostituées ou non.

 

On estime qu'il manque en Inde près de 50 millions de femmes. Déjà, le pays abrite les plus grands "quartiers rouges" d'Asie, nés sous l'occupation britannique tels Kamathipura à Mumbai ou Sonagachi à Calcutta. Dans la capitale du Bengale Occidental, il y aurait près de 11 000 personnes prostituées, vivant dans d'étroites chambres ou cases. Aborder la question de la prostitution en Inde n'est pas simple, compte tenu des facettes variées qu'offre le pays (300 langues parlées et plusieurs ethnies). Mais surtout, dans sa lutte contre la prostitution, le pays doit faire face à de nombreux défis tels la pauvreté, l'augmentation de la population ou la modernisation des moyens de communication, difficiles à contrôler.

 

La tradition, moteur de la prostitution

Pour comprendre l'ampleur du phénomène, il convient d'abord de se pencher sur l'histoire du pays. Les Védas, textes sacrés sur l'hindouisme qui remontent jusqu'à 1 500 avant notre ère, reconnaissaient déjà la prostitution comme une institution établie et organisée. Aujourd'hui, dans certaines sous-castes, souvent nomades, la prostitution est devenue la seule activité économique des femmes, transmise entre les générations. Chez les Dom en Andhra Pradesh, la tradition veut que les hommes ne travaillent pas et soient entretenus par leurs épouses. Les Sarayani, au Gujarat, accompagnaient historiquement les Maharadjahs et les femmes se chargeaient de « divertir » les troupes ; depuis l'indépendance de 1947, qui a marqué la fin des Maharadjahs et le début de la démocratie, ces femmes en sont réduites à se prostituer pour survivre.

 

En mars dernier, pour combattre cette tradition ancrée dans les mœurs, une immense cérémonie a été organisée pour marier douze couples d'adolescents, âgés entre 10 et 14 ans. Bien que le mariage précoce et forcé soit un problème alarmant en Inde, l'événement était soutenu par une ONG locale. L'objectif était en effet d'éviter à la plus jeune génération issue de la communauté Saraniya de tomber dans la prostitution.

 

Les traditions religieuses nourrissent aussi la prostitution. A l'origine, des femmes, appelées Devadâsî, se consacraient dès le plus jeune âge au service des divinités. Courtisanes-danseuses dont la maîtrise de l'artistique était avant tout érotique, elles restaient toute leur vie dans le temple et offraient des faveurs sexuelles. Aujourd'hui, le phénomène est limité à la vente de la virginité des filles par leurs parents, la virginité étant souvent le bien le plus précieux qu'ils possèdent, d'une valeur de 200 à 1 000 euros. Une cérémonie, intitulée « Nath Utrai» a lieu dès la puberté, pour mieux marquer l'étape : on retire à la jeune fille l'anneau du nez, pour signifier qu'elle est apte à vendre son corps et à satisfaire son premier client. Dans les régions pauvres, notamment au Rajasthan, au Karnataka et en Uttar Pradesh, certains villages se vident de leurs jeunes femmes, poussées par les hommes à se prostituer en ville. La prostitution rapporte près de 15 euros par jour alors que le salaire moyen quotidien est inférieur à un euro.

 

Un trafic d'êtres humains rôdé et à haute échelle

Outre l'héritage communautaire ou religieux, les fausses promesses d'emploi ou de mariage sont souvent causes d'entrée dans la prostitution, la femme étant victime de trafic. En Inde, 90 % de la traite est interne et concernerait 2,8 millions de victimes (sur les 3 officiellement reconnues). Le pays s'impose de plus en plus comme un marché important de la prostitution et une plaque tournante du trafic international comme source, origine et transit. Non seulement des milliers de Népalaises et Bangladaises sont concernées mais aussi des femmes d'Asie orientale (Ouzbékistan, Kazakhstan, Ukraine...) et même d'Europe, les femmes blanches étant très recherchées. Les autorités ont récemment demandé que les femmes étrangères arrêtées et jugées suite à des raids soient désormais prioritairement rapatriées dans leur pays. Le fait de privilégier le statut de victime marque un tournant dans l'action du gouvernement contre la traite. Auparavant, l'immoralité de l'activité prostitutionnelle primait aux yeux de l'administration et justifiait une approche d'abord criminelle, non humaine.

 

Une plus grande prise de conscience et un engagement des élites indiennes à ce sujet sont attendus dans les années à venir. Depuis cette année, pour la première fois, la lutte contre le trafic d'êtres humains est inscrite au programme des enseignements de l'université la plus réputée, Indira Gandhi National Open University. L'Inde a en outre effectué un pas décisif le 5 mai 2011, en ratifiant, après onze ans d'attente, la Convention contre la criminalité transnationale organisée et ses trois protocoles.

 

Il est vrai que la société a été ébranlée en mars dernier par la révélation du cas de trafic d'un bébé, appelé Falak. Blessé et brûlé, amené à l'hôpital par une adolescente prostituée de 14 ans, elle-même trafiquée, l'enfant y est décédé. Le pays a découvert avec horreur que l'enfant avait été enlevé à sa mère après que celle-ci ait été vendue par son mari. Les enfants sont les principales victimes de l'exploitation sexuelle. Près de 20 % des mineur(e)s indien(ne)s seraient dans la prostitution. L'importante diffusion des IST et du sida font que les clients sont demandeurs de personnes prostituées de plus en plus jeunes, inexpérimentées et avec lesquelles ils veulent ne pas se protéger.

 

Luxe, internet et volupté

A ces faits sordides s'oppose l'émergence d'une prostitution de luxe aux visages multiples. Actrices de Bollywood, mannequins ou étudiantes vendent désormais leur corps, profitant de l'essor d'internet, du tourisme sexuel ou de l'organisation d'événements sportifs (raids lors de la dernière coupe du monde de cricket). A Goa, depuis 2011, les 2,4 millions de touristes reçus chaque année sont obligés de suivre un code de bonne conduite. La ville craint en effet de mal maîtriser la croissance touristique, de voir son image écornée et souhaite protéger femmes et enfants des abus sexuels. Des femmes originaires d'Europe de l'Est y sont déjà exploitées par les mafias dans les hôtels, casinos et salons de beauté. A Chennai, il est avéré que la prostitution devient un business, géré par de jeunes informaticiens. Profitant de l'augmentation de la prostitution en ligne, ils proposent des contrats (avec partage des gains) à de jeunes femmes et même à des épouses, désireuses de s'engager, par webcams ou réseaux sociaux. En avril dernier à Hyderabad, une actrice de Tollywood (cinéma de langue Telugu) était arrêtée pour avoir dirigé une maison close. Elle fut néanmoins relâchée, à la suite de pressions politiques.

 

Il en ressort que la lutte contre l'exploitation sexuelle en Inde est un problème majoritairement politique, tant que les autorités locales seront corruptibles et que le pays sera en développement. La prostitution reste un fléau, se nourrissant de la pauvreté, de la misogynie masculine et des espoirs d'un meilleur avenir de nombreuses Indiennes, prêtes à migrer et finalement victimes de la traite.

AB

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