Photos de mode : les stéréotypes font-ils rêver ?

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Photos de mode : les stéréotypes font-ils rêver ?

L’exposition Papier Glacé, un siècle de photographie de mode chez Condé Nast qui occupe actuellement les salles du magnifique Palais Galliera, Musée de la mode de Paris. Elle retrace l’histoire de cette photographie au style particulier qui relève à la fois de l’art et du marketing, du réalisme et de la fiction, de la créativité et du contrôle publicitaire...

 

Papier glacéNée au début du XXème siècle, la photographie de mode était destinée à illustrer les premières revues de mode. Des publications richement illustrées consacrées à la fois la mode vestimentaire et à la décoration intérieure, qui sont donc destinées à des femmes de classe aisée.

Dès le commencement, ces photographies ont eu pour objectif de faire de la mode un synonyme de luxe. Les femmes, derrière l’objectif des premiers photographes de mode, répondaient déjà aux codes en lien avec l’époque ; la grâce, l’élégance et la fraîcheur. Il fallait que l’acheteuse potentielle s’identifie aux modèles. Mais aussi que les femmes photographiées fassent rêver la lectrice et lui donnent envie d’acquérir le vêtement mis subtilement en valeur par le mannequin.

Tout au long du XXème siècle, les styles, les ambiances et les codes se sont succédé. Les modèles ont d’abord été représentés dans des intérieurs somptueusement décorés. Dans les années 30, la photographie de mode descend dans la rue ; les femmes sont actives et élégantes. Le style «  photographie amateur » apparaît dans les années 50. La mode devient jeune, démocratique et familière. Entre les années 70 et 90, on veut faire entrer le lecteur dans un univers onirique. Les corps des modèles sont musclés afin d’illustrer le bien-être et le dynamisme. A la fin de cette période, Helmut Newton, notamment, invente un univers érotique qui deviendra la norme pour les photographies de mode

Aujourd’hui, la femme représentée dans les magazines doit être un idéal de beauté et de jeunesse à l’aspect irréel, proche de la fiction. Son but est toujours de séduire et de faire rêver à la fois l’acheteur et le lecteur. Ces évolutions montrent que la photographie de mode a une dimension sociologique très importante en influençant la construction de l’identité féminine, depuis bientôt deux siècles. Mais un stade a été franchi, notamment avec le développement des logiciels de retouche de photographies.

Actuellement, les codes auxquels sont soumis les modèles, sont devenus extrêmes et irréalistes au point de devenir dangereux pour leur santé. Dans le documentaire Picture me, la mannequin Sara Ziff filme son quotidien pour mettre ces excès en lumière. Elle montre que les filles sont recrutées de plus en plus jeunes, vers 13 ou 14 ans. Et s’il peut être naturel d’être maigre à cet âge, ce n’est plus forcément le cas à 20 ans. Mais les agences de mannequins font primer le standard exigé et l’anorexie est devenue un réel problème pour les mannequins, prêtes à tout pour respecter les codes actuels.

Un rapport d’information du Sénat de juin 2013 révèle que dans la presse féminine actuelle, 85,75 % des femmes sont jeunes, 92,75 % sont minces, 92,65% ont la peau blanche et près de 50% sont blondes. Ces stéréotypes ne concernent pas uniquement le physique, mais la manière dont les femmes sont représentées dans la presse féminine et plus précisément dans les séries modes, les allusions au sexe et à l’érotisme sont devenues une obligation pour faire vendre. Dès le début du XXème siècle, le photographe a eu pour rôle de montrer ce à quoi une belle femme doit ressembler, le style qu’elle doit afficher, et l’image qu’elle doit donner.

Il est peut-être temps de se défaire des stéréotypes et des codes en vigueur, devenus si restrictifs que de moins en moins de femmes ne peuvent s’y reconnaître. Le but n’est pas de revenir en arrière, de recouvrir à nouveau le corps de la femme et de la remettre dans son salon ; car il s’agissait déjà d’un code de conduite imposé. Mais plutôt de rappeler qu’il n’y a pas que les femmes maigres, blanches et blondes qui peuvent avoir du style, du charisme, être photogénique et inspirer du rêve.

L’univers érotique dans la photographie n’est pas un mal en soi. Dans les années 80, il a permis de rompre les codes précédents. Aujourd’hui, il est problématique de par son aspect omniprésent dans les photographies de mode. Les références sexuelles devraient rester un type de mise en scène parmi d’autres.

A l’heure où l’égalité femmes-hommes est l’enjeu de débats nationaux, il faut affranchir la femme des codes, fabriqués artificiellement par le marketing, qui l’enchaînent à un statut et à une identité. Toutes les femmes devraient pouvoir s’identifier aux modèles vus dans les magazines de mode. Cela permettrait aussi aux photographes de retrouver leur droit à la créativité et à la spontanéité perdue dans les volontés marketing des publicitaires et des éditeurs. Car tant que les photographies de mode, accessibles à un très large public et notamment aux jeunes filles, se borneront à représenter la femme dans ces extrêmes : femmes Offrande (soumise et servile) ou femme Amazone (conquérante et sauvage), on oubliera que la femme ne se résume pas à cela dans la vie réelle non plus.

Faire rêver oui, mais pas au détriment du respect, de l’estime de soi ainsi que de la lutte contre les stéréotypes et les inégalités dont les femmes restent aujourd’hui les premières victimes avec, malheureusement, la participation active du monde de la mode…

RN