« The Sessions » ou la dangereuse apologie de l’assistanat sexuel

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« The Sessions » ou la dangereuse apologie de l’assistanat sexuel

Le film de Ben Lewin sorti en mars 2013 fait polémique et relance le débat sur l’assistance sexuelle en France.

 

Mark O'Brien, journaliste de 38 ans atteint de poliomyélite dans l’enfance, est paralysé. Ben Lewin nous présente un personnage courageux, sympathique, touchant et attachant. Malgré un lourd handicap qui lui impose de vivre allongé et sous poumon artificiel, l'homme s'élève par l'esprit en maniant poésie, philosophie et jeux de mots. Rapidement le décor est posé : autant la vie est injuste, autant cet homme est bon. Après un échec sentimental arrive l'élément déclencheur : le héros ne supporte pas l'idée de mourir vierge et suivant les conseils d'une sexologue, décide d'engager une assistante sexuelle.

 

Handicap et prostitution : confusion entre deux débats

Quand le public attend l'apparition d'une prostituée stéréotypée, c'est la populaire Helen Hunt qui éclaire l'écran dans le rôle de Cheryl Cohen Greene. La controverse est immédiatement balayée d’une simple réplique : “Je ne suis pas une prostituée”, dit-elle, “une prostituée cherche à fidéliser, je suis là pour vous faire découvrir votre sexualité”. Malgré la maigreur argumentaire, le public n'a d'autre choix que d'accepter l'opinion imposée. D’autant que le personnage de Cheryl répond à toutes les caractéristiques des normes occidentales : c’est une femme éduquée, épanouie, mère et épouse, sexuellement libre, intelligente et réfléchie. Dès lors, le scénario gagne la sympathie du spectateur et, alimentant la confusion entre amour, sexe et prostitution, fait admettre la commercialisation du corps.

 

« Pas de prostitution là-dedans, nous dit-on. Mais quoi, alors ? Comment appeler autrement un «service» rémunéré, comportant des actes sexuels ? », écrivaient Malka Marcovich, Sabine Salmon, Annie Sugier et Claudine Legardinier dans une tribune (Libération du 4 août 2009). Reconnaître et institutionnaliser l'assistanat sexuel entraîneraient de fait une officialisation des rapports sexuels tarifés, définition même de la prostitution. Car le fait est indéniable : derrière l'euphémisme “exercice d'éveil sexuel”, l'assistante sexuelle marchande son corps.

 

Un « droit » à la sexualité ?

Une des premières revendications des militants en faveur d’un statut d’assistant sexuel est la création d’un « droit à la sexualité » en faveur des personnes handicapées. Une demande qui ne va pas de soi….Peut-on créer un droit pour certains sans créer, pour d’autres, le devoir de le satisfaire ? Comment cantonner ce droit à une catégorie de la population ? Pour Maudy Piot, féministe, présidente de l’association « Femmes pour le dire, femmes pour agir », l’accès à la sexualité ne doit pas passer par la marchandisation des corps. «Il n’y a pas de droit à la sexualité. Pourquoi, à ce moment-là, les prisonniers, les gros, les maigres, les moches n’y auraient pas droit ? » interpelle-t-elle.

 

Créer un droit à la sexualité pour une certaine catégorie de population, n’est-ce pas, d’une certaine manière, stigmatiser la population que l’on prétend protéger ? Certaines personnes handicapées expriment clairement que la mise en place d’aidants sexuels les renverrait à recevoir une aumône, ce qui porterait atteinte à leur dignité. « L’assistance sexuelle une discrimination de plus ! » écrit une jeune femme dans un courrier des lecteurs (revue Ombres et Lumière, mai-juin 2011). « Parce qu’on n’est pas comme tout le monde, la sexualité pour nous devrait être basée sur un contrat entre celui qui achète le « service » et celui qui rend le « service ». »

 

Le film de Ben Lewin sous-entend que ce personnage intelligent, drôle et séduisant aurait besoin d'acheter sa sexualité. Pour reprendre le sous-titre d’un ouvrage sur la sexualité des handicapés, celle-ci ne doit faire l’objet ni d’une tolérance ni d’un encouragement mais bien d’une liberté reconnue à la personne. Le film le prouve à son insu : le héros séduit, il a ses réussites et ses défaites sentimentales. Était-il nécessaire d’ajouter la prostitution à cette recette universelle ?

 

Rémi Gendarme, handicapé moteur, écrit sur Médiapart : « Les partisans et partisanes de l'accompagnement sexuel (…) discriminent en fait les personnes en situation de handicap en leur retirant la capacité humaine et incontrôlable à éveiller du désir, en leur retirant même la capacité d'un désir différent, à la marge. (…) La misère sexuelle existe, elle est même omniprésente et intolérable. Mais c'est finalement à l'échelle de toute une société qu'il faut défendre et revendiquer les idées de liberté, d'éducation et de santé sexuelle. Ce n'est sûrement pas en déléguant le problème à quelques experts spécialement formés, que l'on permettra à un établissement ou à des parents autre chose que de s'en « laver les mains » en estimant que tout est compensé, que le problème est réglé. Il faut une attention et une liberté un peu plus assumée que ça pour rendre les gens autonomes et libres. »

 

Dernier volet du débat en France : l’avis défavorable du CCNE

Si le statut d'assistant sexuel existe en Allemagne, aux Pays-Bas, au Danemark et en Suisse, le débat anime actuellement la France. En 2011, c'est le député UMP Jean-François Chossy qui suggère de «promouvoir l’idée que toute personne doit pouvoir recevoir l’assistance humaine nécessaire à l’expression de sa sexualité», plaidant pour un «un cadre éthique et juridique indispensable pour éviter toute dérive». La réponse de Roselyne Bachelot a marqué les esprits : «Vous pensez que la ministre en charge du Droit des femmes va soutenir un truc pareil ?». Puis le débat s'essouffle, jusqu’à la déclaration de François Hollande, alors candidat à la présidentielle : «Nous devrons mener ce débat, regarder ce qui se passe dans d’autres pays, sans préjugés.» déclare-t-il dans le magazine Faire face. En février dernier, l’association Ch(s)OSE a adressé au Président une lettre ouverte réclamant de lancer ce grand débat. Les opposants à l’assistance sexuelle ont répliqué en demandant au président de la République un «renforcement de la politique abolitionniste et de la lutte contre toute forme de proxénétisme, sans exception». Pour autant, les politiques gardent un silence prudent : contacté par Libération, le cabinet de Marie-Arlette Carlotti, la ministre chargée des Personnes handicapées, déclare que cette question «n’est pas à l’ordre du jour».

 

En mars dernier, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a pourtant rendu un avis défavorable sur la question qui devrait faire date. Ses conclusions sont claires : « Le CCNE considère qu’il n’est pas possible de faire de l’aide sexuelle une situation professionnelle comme les autres en raison du principe de non utilisation marchande du corps humain. »  Dès lors « la reconnaissance d’une assistance sexuelle professionnalisée, reconnue et rémunérée », qui, d’ailleurs, « nécessiterait un aménagement de la législation prohibant le proxénétisme », ne peut qu’être assimilée à la prostitution.

 

Le CCNE souligne également les risques de dérives liées à ces pratiques. Considérant la nature affective des relations amoureuses, l’assistanat sexuel n’a pas la capacité de combler les carences de la vie affective et sexuelle que peuvent rencontrer les personnes handicapées. De même, les bénéficiaires de l’aide et les assistants peuvent développer des liens affectifs et s’exposent donc à une forme de vulnérabilité. Les bénéfices de l’aide sexuelle sont ainsi discutables, et le statut même d’assistant sexuel peut constituer un danger pour les deux parties.

Enfin, le Comité d’éthique clôt son rapport en soutenant que : « En matière de sexualité des personnes handicapées, le CCNE ne peut discerner quelque devoir et obligation de la part de la collectivité ou des individus en dehors de la facilitation des rencontres et de la vie sociale, facilitation bien détaillée dans la Loi qui s’applique à tous. Il semble difficile d’admettre que l’aide sexuelle relève d’un droit-créance assuré comme une obligation de la part de la société et qu’elle dépende d’autres initiatives qu’individuelles. ».

Un point de vue qui devrait relancer le débat…

 

AB

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